voici un article tiré de techni.cités dont je me sens proche...

Publié le par c.landais

Politique et utopie

 

Dans le cadre de la 10e édition des Entretiens territoriaux de Strasbourg (ETS), Techni.Cités a organisé, en partenariat avec l’Association des ingénieurs territoriaux de France, un atelier sur le thème « Politique et utopie ». Devant une salle comble, l’humaniste Albert Jacquard et l’élu, Jo Spiegel ont confronté leur point de vue.

 

Albert Jacquard, polytechnicien, généticien des populations, humaniste militant et écrivain

Jo Spiegel, maire de Kingersheim, conseiller général et président de la communauté d’agglomération Mulhouse Sud Alsace (CAMSA) Animateur : Luc Miltgen, directeur de la rédaction de Techni.Cités

 

Luc Miltgen : La planète suffoque. 60 % des écosystèmes sont exploités au-delà de leur capacité. La surpêche affecte 75% des stocks de poissons. 36 millions d’hectares de forêts ont disparu au cours des cinq dernières années. Au XXe siècle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère a augmenté de 40% et la température pourrait augmenter de 4° d’ici la fin de ce siècle.

L’avenir est-il celui d’un mode où il faudra guerroyer pour l’eau, le pétrole et les terres cultivables alors que l’emballement du thermomètre et l’élévation des océans modifieront brutalement les zones de survie ?

Le clivage entre les pays riches et le reste du monde ne cesse de s’accentuer. Peut-on rester spectateur de ces évolutions ?

D’autres politiques sont possibles pour construire des sociétés plus solidaires, plus équitables, plus respectueuses de l’environnement.

Pour en débattre avec vous : le professeur Albert Jacquard et Jo Spiegel.

Professeur, dans un de vos derniers ouvrages, Mon utopie, vous avez écrit « l’humanité subit actuellement une bifurcation radicale, responsable politique ou homme de la rue, chacun a conscience d’être emporté dans un tourbillon qui peut nous conduire au pire, c’est la survie même de notre espèce qui est en jeu. » Pouvez-vous nous reparler de votre utopie ?

 

 

Albert Jacquard : Avant de parler de l’utopie, il faudrait surtout parler de la réalité et faire un essai de lucidité face à cette réalité. Souvent il est dit qu’il nous faut sauver la planète. Au fond, ce n’est pas mon objectif. La planète tourne depuis 4 milliards d’années et elle tournera encore pendant quelques milliards d’années. Elle se moque complètement de nous, on est un peu l’équivalent d’une maladie de peau qu’elle aurait et pour guérir il lui suffira d’un mouvement d’épaule pour éliminer l’espèce la plus dangereuse, c'est-à-dire la nôtre.

Par contre, il y a autre chose à sauver. Il se trouve que sur cette planète quelque chose d’extraordinaire s’est produit. Vous le savez l’univers dans lequel nous sommes est apparu, il y a 4 milliards d’années. Et on s’est aperçu qu’il était particulièrement inintéressant. C’était, comme le dit Hubert Reeves, « de la bouillie sans grumeaux » Or ce qui est intéressant dans la bouillie ce sont les grumeaux. Quelques années après le Big Bang, il n’y avait pratiquement pas de grumeaux, mais aujourd’hui il y en a.

L’univers, au bout de 4 milliards d’années, est tout de même infiniment plus beau qu’il ne l’était au départ. La meilleure preuve, chacun doit se le dire, « c’est que je suis là ». Par conséquent, moi je sais à quel point je suis merveilleux.

 

 

Mais cette affirmation, cette merveille, il va falloir la justifier. Parce qu’il va me falloir beaucoup de changements, accepter une quantité de remise en cause, et le moteur de ces remises en cause ça ne peut être que la lucidité. De la lucidité sur nous : qu’est-ce que nous sommes ? qu’est-ce que c’est un être humain ?

Un être humain, ça se pèse, ça se mesure, ce sont des atomes agglomérés, au fond c’est un objet parmi d’autres. Nous avons compris que nous étions un objet parmi d’autres, il

y a cinquante ans, quand les biologistes ont découvert l’ADN.

On s’est aperçu que l’ADN permettait d’expliquer tout ce qui se passe chez les êtres vivants. D’ailleurs qu’est ce que ça veut dire vivant ? D’après le dictionnaire, la vie c’est ce qu’il y a de spécifique aux êtres qui sont nés et qui ne sont pas déjà morts. On ne sait pas ce que c’est, enfin on ne savait pas ce qu’était la vie. Maintenant on sait, la vie c’est la présence de l’ADN. C’est une molécule parmi d’autres. Pas plus mystérieuse qu’une molécule de benzène. Par conséquent, depuis 1953 on a compris que tous les êtres vivants -que ce soit des bactéries ou des êtres humains- ont en commun la présence d’ADN. On a donc ramené tout ce qui nous entoure à la qualité d’objet. Je suis un objet, mais je suis aussi plus que cela et c’est ce « plus » qu’il faut expliquer. On peut l’expliquer en racontant très rapidement l’histoire de l’être humain.

Il y a 4 milliards d’années, j’étais donc un élément de cette purée puis peu à peu sont arrivés des grumeaux, des grumeaux de plus en plus riches ayant de plus en plus d’atomes, des éléments divers ayant entre eux des actions et des réactions de plus en plus subtiles. L’univers se complexifie, le monde continue de se transformer et, contrairement à ce que la théorie de l’entropie avance, tout ne s’abîme pas. Le cheminement est globalement positif. L’histoire de l’être humain est donc celle d’une complexification qui s’accélère.

Quand un bébé naît, il a 100 milliards de neurones et il va terminer la fabrication en ajoutant des connexions. À chacun de ses 100 milliards de neurones, il attribue environ 10 000 connexions quand il arrive à la puberté. Donc dans la tête d’un enfant pubère, il y a 1 million de milliards de connexions. En faisant un calcul plus lointain, on réalise qu’à 15 ans, il a vécu presque 500 millions de secondes. Divisons 1 million de milliards de connexions par 500 millions de secondes, on s’aperçoit que chaque seconde, il a mis en place 2 millions de connexions. Quand vous regardez un bébé qui suce son pouce et qu’il digère son biberon, vous pensez qu’il a une activité intellectuelle plutôt « faiblarde » alors que pas du tout, il est en train de construire une intelligence.

 

Ainsi, on peut dire que l’être humain a gagné la course à la complexité, il a des pouvoirs grands et nouveaux. On a des pouvoirs qu’aucune autre espèce ne manifeste, le pouvoir d’être intelligent. L’intelligence c’est la capacité à bien regarder, à se poser des questions, à trouver des réponses. Mais si mon histoire s’arrêtait là, ça serait un peu triste, je serai un objet qui a gagné la course à la complexité…

Grâce à cette intelligence – qui m’a été donnée potentiellement par la nature-, j’ai été capable, depuis quelques centaines de milliers d’années, d’inventer un langage d’une subtilité extraordinaire. Tous les animaux, même les plantes, se disent des choses, s’apportent des informations. Mais moi je peux dire à l’autre bien plus que des informations, je peux lui transmettre tout ce que j’ai de plus intime, de plus riche en moi, de plus personnel, je lui dis quelles sont mes angoisses, mes espoirs…

En faisant cela, sans l’avoir cherché, je crée un autre objet, plus complexe que moi, ayant des performances meilleures que l’un et que l’autre. Cet objet c’est un surhomme.

Cet individu existe, ce n’est pas un être avec des muscles énormes ou un gros cerveau, le surhomme ce n’est pas toi, ce n’est pas moi, c’est nous ! Nous, dans la mesure où nous sommes capables de créer un ensemble intégré où il y a l’autre et moi. Nous allons ensemble être infiniment plus intelligents que séparément.

C’est la seule bonne définition que j’ai trouvée de l’être humain, il a une définition

double :

-il est ce que la nature lui a donné, elle lui a apporté toutes les informations nécessaires

-mais surtout en tant qu’être humain intelligent j’ai pu rencontrer l’autre qui m’a transformé, je suis le résultat de mon aventure.

Comme l’aventure c’est une série de rencontres, l’important pour une société est d’organiser des rencontres, c’est de lutter contre tout ce qui empêche les rencontres.

Si on cherche ce qui empêche les rencontres, on trouve très vite l’esprit de compétition.

Si en rencontrant l’autre, je ne pense qu’à une chose c’est à l’emporter sur lui, il n’y aura évidemment pas d’échange. Si je veux être un gagnant, je vais être un fabricant de perdants, je serai finalement isolé et je vais tout perdre. Dans ce raisonnement là, on aboutit au constat que le critère d’une bonne société n’est pas le PIB, mais c’est la capacité de permettre à chacun de rencontrer les autres.

Comme rencontrer les autres ? et bien il me faut lutter contre ce réflexe, cette peur de l’autre pour devenir celui qui s’ouvre et qui dit à l’autre « tu es meilleur que moi, apprends-moi à être meilleur que moi ». Comme c’est difficile, il faut l’apprendre à l’école, voilà le véritable objectif du système scolaire c’est d’apprendre à chaque enfant à rencontrer les autres. Que les autres soient les profs, les personnels de service ou les petits camarades. Qu’est ce qui nous empêche de le faire ? évidemment rien !

Mais cela suppose une véritable révolution. Si un enfant apprend à lire pour obtenir une bonne note en lecture, il vaut mieux qu’il s’arrête. En revanche, en apprenant à lire, il pourra rencontrer tous ceux qui ont écrit. Il pourra aller à la rencontre des auteurs. De la même manière, les mathématiques représentent un magnifique sujet de conversation.

C’est en cela que les efforts réalisés pour les appréhender valent la peine.

Ça fait sourire d’imaginer que les maths sont un bon sujet de conversation mais je peux vous en faire la démonstration. Est-ce que vous savez ce qu’est un nombre pair ? un nombre premier ? une addition ? Si je vous dis, tout nombre pair peut être décomposé par la somme de 2 nombres premiers. Est ce que c’est vrai ou est-ce que c’est faux ? Par exemple : 10 c’est 7 +3 : 2 nombre premiers ; 100 c’est 47+53 ça marche à tous les coups. Le premier qui a découvert ça, c’était en 1742. Et maintenant des matheux très puissants sont en train de démontrer qu’on ne pourra jamais démontrer que c’est vrai ou que c’est faux. Voilà qui est beau ! Je viens d’introduire un complexe formidable : l’indécidabilité. Vous croyez qu’il y a le vrai et le faux, c’est un peu plat, mais il y a l’indécidable.

Par conséquent, ce que l’on vient faire à l’école ce n’est pas préparer la vie active c’est de préparer la construction de quelqu’un au contact des autres. La finalité de l’école, c’est de s’adresser à tout enfant en lui disant « tu as une merveille à créer, à construire mais tu ne peux pas le faire tout seul, donc fais-le avec les autres ! »

Une fois que ça c’est gagné tout le reste suit.

 

Il faut prendre conscience que nous sommes des merveilles, rien n’est équivalent à l’être humain, enfin si : un autre être humain. J’ai compris que l’être humain doit être sauvé sinon le monde n’a plus grand intérêt. Je l’ai compris un jour au Sahara, en regardant les étoiles, c’était magnifique. Je me suis dit, mais pourquoi est ce que je trouve ça beau, les étoiles scintillent parce qu’elles ne peuvent rien faire d’autre. Mais j’ai tout de suite compris, c’est beau parce que je suis là. C’est moi, l’être humain, qui ait inventé le concept de beauté, c’est moi qui fait que le monde est beau et une fois que j’aurai disparu, le monde ne sera plus beau.

La Terre tournera, elle se sera débarrassée de sa maladie de peau et elle continuera mais moi j’ai mieux à faire, j’ai à construire l’humanité. Alors je sauve la planète parce que j’en ai besoin mais la finalité c’est l’être humain. La finalité c’est poursuivre ça, jusqu’à quand ? on verra bien il y aura sans doute un jour un cataclysme qui arrêtera l’humanité.

J’en ai parlé un jour avec Théodore Monot et il m’a dit qu’aucune espèce ne vit plus de 200 millions d’années, ça sera le sort des hommes aussi, mais on sera remplacé par d’autres. Mais l’important c’est maintenant, c’est maintenir cette espèce fabuleuse qu’est l’être humain. Il faut commencer par là. Il faut donc vivre en bonne intelligence avec cette planète parce que j’ai besoin d’elle. Elle me fait des cadeaux et je les détruis, je les brûle, pour faire du pétrole par exemple.

Vous savez que la recette est facile : il suffit de prendre des milliards de bactéries, de les presser entre deux gros cailloux et attendre pendant 200 millions d’années. Au bout de 200 millions d’années, ça se transforme en pétrole : c’est facile, mais il faut avoir beaucoup de patience ! Nous en l’espace de trois siècles, on aura détruit ce que la nature avait fait comme cadeau en l’espace de 200 millions d’années. On doit se poser la question : à qui la nature fait-elle des cadeaux ? À moi, à nous tous et en particulier à ceux qui ne sont pas encore nés et qui seront des milliards. Par conséquent, chaque fois que je brûle un baril de pétrole je le vole à mes petits-enfants.

Et il faut tout repenser tous les mots qu’on emploie tous les jours sans vraiment comprendre où ça nous mène. Notamment le mot croissance. Par exemple, quand le patron de Total dit « j’ai produit 10% de pétrole de plus que l’année dernière, félicitez moi », il faut lui dire : « mais non tu as brûlé, tu as détruit 10% de pétrole. »

Il faut être sérieux : nous sommes la merveille du cosmos donc c’est à nous de jouer, c’est à nous de construire l’homme. C’est une phrase de Jean-Paul Sartre : « l’homme est condamné à inventer l’homme ». L’être humain au fond fait par la nature ne m’intéresse pas tellement mais ce qu’il peut devenir entre ses propres mains, ça c’est magnifique. Alors qu’est-ce qu’on attend ? ça ne dépend que de la volonté des hommes. On n’a donc pas le droit de dire que c’est impossible, c’est difficile mais ce qu’il faut c’est convaincre et convaincre ça se fait avec les paroles et c’est ce que nous sommes en train de faire.

 

LM : Jo Spiegel a plusieurs fonctions politiques, mais il a surtout une culture de l’utopie qui, forcément, est confrontée au quotidien, à la réalité des collectivités. Mais au milieu des élus de France, il n’est pas le plus éloigné d’Albert Jacquard.

Jo Spiegel : A l’évidence, j’aurai du mal à contredire le professeur Jacquard. Mais je vais tenter d’exprimer ce qu’un élu local peut tenter de comprendre dans l’articulation entre l’utopie et la politique. L’utopie – vous avez parlé de Théodore Monod- ce n’est pas ce qui est irréalisable mais c’est ce qui est irréalisé. Il revient au politique de déterminer comment on peut construire le passage de l’idéal au réel et du réel à l’idéal. Si j’ai compris vos propos, je note qu’il y a une communauté de destin très claire entre la haute qualité environnementale (sauver la planète) et la haute qualité démocratique (sauver l’homme).

 

Je partage votre sentiment, il y a me semble t-il deux enjeux :

-sauver la planète parce qu’il s’agit de sauver l’homme,

-c’est aussi sauver la part d’humanité qui nous habite. On n’a pas assez mesuré à quel point la marchandisation du monde -au-delà des effets des inégalités cruciales et terribles qui se mettent à jour - est en train de tuer ce qui constitue l’humanité c'est-à-dire l’altérité.

 

La question de l’évaluation est tout à fait essentielle. L’évaluation est formatrice, elle a un sens. On fixe à l’enfant des objectifs et on lui donne les moyens d’y parvenir. Ça n’a rien à voir avec l’évaluation normative de la note de fin de cycle où finalement on ne fait que constater les faiblesses des uns et la réussite des autres. La question de l’évaluation est au coeur d’une école autrement. Je pense qu’il faut inverser les priorités et une des priorités majeures, -et j’ai l’impression qu’on ne va pas dans cette voie- c’est de mettre le paquet pour investir dans l’humain, dans l’intelligence, dans la relation à l’autre, dans les habiletés sociales. Pourquoi ne travaille t-on pas sur des habiletés qui sont fondamentales, qui permettent de pacifier les relations entre les gens, qui permettent de comprendre que l’autre est une chance et non pas celui qu’il faut abattre.

 

Ces questions nous portent, mon équipe municipale et moi-même. Nous avons décidé, avec tous les risques politiques que cela comporte, de ne pas être simplement des gestionnaires des deniers publics –car c’est la moindre des choses que l’on peut attendre des élus de la République- ni de simples bâtisseurs des temps modernes.

Les élus de la République et l’ensemble des acteurs doivent réaliser qu’ils doivent être des ouvriers du mieux vivre ensemble. Parce que le mieux vivre ensemble c’est l’urgence de notre société.

 

Quand il n’y a pas de lien entre utopie et politique, la politique est une politique à la petite semaine, et l’utopie c’est le doux rêve qui tourne en boucle. À l’inverse, quand les liens entre politique et utopie sont fusionnels, c’est soit la « logique du grand soir » soit celle de l’intégrisme. Il n’y a donc pas d’autre alternative dans la relation entre le politique et l’utopie que la fertilisation croisée. Et l’agent de fertilisation, c’est la démocratie.

 

Non pas la démocratie électorale – même si c’est un acquis fantastique – qui a la particularité d’être une démocratie de délégation. On demande à quelques-uns de faire pour les autres. Ce qui comporte un risque d’assistanat civique qui donne une relation d’un grand infantilisme entre le politique et les habitants. Le politique est positionné dans la promesse et l’habitant est positionné dans l’attente. C’est la relation maître – élève. Cette relation est dramatique :l’attente des habitants sera toujours plus forte que la promesse des politiques. C’est de là que vient le soupçon, le discrédit du politique et la victimisation. Il faut absolument que la démocratie de participation et d’implication donne crédit à la démocratie de représentation.

C’est en associant les habitants qu’on les invite à un cheminement partagé, une transformation. Cette question de l’articulation entre l’utopie et le politique suppose une approche de l’engagement où l’on se remet en cause soi-même. On ne peut pas porter d’utopie si, dans le rapport au pouvoir, on ne travaille pas sur sa propre humilité et sur la chance fantastique donnée à un élu de se grandir pour travailler sur la pédagogie.

 

C’est dans cet esprit que dans l’agora Pierre Mendès-France de la Maison de la citoyenneté que nous avons inauguré, il y a un peu plus d’un an à la CAMSA, j’ai souhaité inscrire quatre phrases qui sont le concentré de notre pensée qui a animé les états généraux permanents de la démocratie :

-Emmanuel Mounier : « La politique n’est pas tout, mais le politique est en tout »

-Jean Jaurès : « Le courage, c’est de comprendre le réel pour aller à l’idéal »

-Pierre Mendès-France : « Dès qu’un homme trouve un sens universel à son action, fut-elle humble au quotidien, il découvre en lui un citoyen. »

-Anna Rent : « Le pouvoir naît quand les hommes travaillent ensemble, il disparaît quand ils se dispersent. »

Ces quatre phrases traduisent bien ce que j’ai souhaité faire de la Maison de la citoyenneté : une fabrique de responsabilités et de solidarité. Quand les habitants entrent dans cette Maison de la citoyenneté et qu’ils traitent un sujet dans le cadre d’un conseil participatif, ils rentrent dans ce qui fait l’action publique elle-même : la notion de durée, la notion de complexité, et la notion de l’autre.

Selon moi, la citoyenneté, c’est le passage du moi au nous. Et dans cette aventure-là, j’essaie de faire en sorte que nous puissions ensemble nous approprier trois cultures politiques ou trois attitudes culturelles qui, dans notre pays, se sont toujours ignorées ou affrontées :

 

• la culture de l’utopie, le moteur de l’action : un autre monde est possible.

Sinon pourquoi je me lève le matin pour militer avec d’autres ?

• la culture de la résistance : car quand un élu n’est plus capable de résister

ou n’est plus capable d’indignation, à quoi sert-il ?

• la culture de la régulation : c’est se coltiner le réel, c'est l’engagement.

Toutes celles et tous ceux qui pensent « ya qu’à… », « faut qu’on…» , je les

invite à s’engager.

C’est sur cette base-là que j’ai souhaité que la CAMSA prenne part à la lutte contre le changement climatique. Pour trois raisons simples, celles qui ont d’ailleurs fait consensus au Grenelle de l’environnement auquel j’ai participé.

 

Si rien n’est fait, les enfants de nos enfants vont se tourner en 2100 vers une autre planète. Or il n’y a pas de planète de rechange. C’est urgent, si nous voulons rentrer d’une manière sereine et déterminée dans la civilisation de l’après pétrole, il faut s’y prendre maintenant et chacun a sa part de responsabilité.

L’action est possible, à condition d’éviter un double écueil : culpabiliser, dramatiser, sacraliser et à l’inverse penser que c’est aux autres de faire.

 

C’est dans cet esprit que nous avons construit un vrai projet de territoire avec une commande politique en janvier 2006, avec une démarche de participation assez remarquable. À l’issue de la projection du film d’Al Gore, une quarantaine d’habitants de la CAMSA se sont mobilisés à nos côtés. On ne mobilise pas un territoire si on n’associe pas les habitants en définissant ensemble des objectifs. Et donc nous avons décidé le 12 juillet à l’unanimité ; sur la base de cette phase décisive de concertation, de participation des habitants, de nous lancer. Nous nous sentons responsables de la planète et demain matin nous allons signer un plan d’action : 160 actions concrètes. Voyez comme on peut à travers le moteur de l’utopie, se coltiner un plan d’actions, ce sont des allers-retours permanents et c’est le rôle des élus politiques que nous sommes.

LM : Professeur Jacquard, vous qui avez écrit : « nous avons le droit, nous avons le devoir de décrire et de commencer à préparer la cité idéale » quelle note donnez-vous à Jo Spiegel?

 

AJ : Je ne donne pas de note. Moi j’avais particulièrement plaisir à l’entendre parce qu’enfin à côté de mes idées, -qui sont souvent très loin du réel actuel, mais qui veulent se rapprocher d’un réel à construire-, il explique qu’il est justement en train de le construire. J’ai l’impression d’être celui qui aimerait bien que les choses se passent de telle façon et lui, il fait ces choses-là pour que ça se réalise. Il me semble que c’est la démonstration que c’est le nous –mélange de lui et moi- qui devrait être efficace. C’est une belle démonstration : nous avons besoin d’agir ensemble. C’est cela la démocratie, la fraternité.

 

JS : Avez-vous encore aujourd’hui un regard optimiste sur l’avenir ? Je vous pose cette question car parfois je suis saisi par un grand découragement. J’ai perdu beaucoup d’illusions depuis que je suis élu mais plus je perds des illusions plus je m’accroche à l’utopie créatrice d’espérance.

 

AJ : Être pessimiste ça veut dire c’est foutu, et non ce n’est pas foutu puisque ça dépend de nous. Être optimiste ça voudrait dire, ça va s’arranger tout seul. Pourtant si on continue, la société humaine est en train d’aller à sa perte.

Le symbole de l’erreur fondamentale c’est que les six milliards d’hommes d’aujourd’hui ont préparé leur suicide. L’utilisation de 10% des armes nucléaires présentes sur terre suffirait à tuer tous les hommes de la planète en seulement quelques semaines. C’est techniquement possible. Ces objets existent et pourtant ils ne peuvent être utilisés que pour le suicide collectif. Comment a t-on pu faire cela? Ça ne peut pas s’arranger tout seul, il faut donc intervenir : parler pour changer les états d’esprit. Mais est-ce que ça va suffire, je n’en sais rien, mais je fais comme si. Théodore Monod, la première fois que je l’ai vu - nous faisions une manifestation - et je lui ai posé la question stupide : « est-ce que vous croyez que ce nous faisons là est un peu utile ? » Il m’a répondu : « je n’en sais rien, je m’en fous, mais je sais que je n’avais pas le droit de ne pas le faire. » Demain existera, je ne sais pas si j’en ferai partie mais en tout cas je fais comme si j’étais éternel.

 

Question de la salle

Peut-on résumer en disant que le développement durable - qui propose de faire participer les habitants face au désinvestissement des formes traditionnelles de démocratie, de sauver l’homme face à une société en crise de valeurs, de créer des projets collectifs face aux comportements individuels – est l’utopie du XXIe siècle. ?

 

JS : Tout à fait et c’est en plus une chance de gouvernance nouvelle. En tant que président d’une communauté d’agglomération, je suis convaincu qu’on ne peut pas porter la question du développement durable et la faire réussir avec l’organisation institutionnelle qui existe aujourd’hui en France. Je revendique, avec l’association des communautés de France, que les intercommunalités deviennent des collectivités organisatrices du développement durable. Les intercommunalités disposent de toutes les compétences qui permettent de jouer le levier et assument déjà les dépenses les plus importantes du secteur public (62%).

Plus il y a d’empilement et moins il y a d’efficience. Le discours sera vain tant qu’on n’aura pas le courage politique de reconsidérer le puzzle institutionnel. Il y a la haute qualité environnementale, la haute qualité démocratique et la haute qualité organisationnelle.

 

Conclusion

AJ : Le gros mot a été prononcé tout à l’heure : le bonheur. C’est indéfinissable bien sûr, mais finalement c’est cela que nous avons tous comme obsession. Comment passer ces quelques dizaines d’années qui nous sont données sur Terre ? Les passer de telle façon que peut-être nous laisserons une trace. Et ça ce n’est pas gagné d’avance. On ne sait pas qui va laisser des traces. Il faut faire comprendre, en particulier aux enfants, à quel point ils sont des êtres fabuleux. Nous sommes dans un cosmos où tout obéit, où tout subit. Les forces naturelles font n’importe quoi, mais elles font ce qu’elles ne peuvent pas ne pas faire, comme le disait Théodore Monod, donc on ne peut pas leur en vouloir.

 

Mais nous, dans ce cosmos passif, nous avons apporté l’intelligence de demain, même d’après-demain. Nous avons la chance de participer à une construction. Il ne faut pas perdre de temps, on perd du temps quand on abîme la planète. On perd aussi du temps quand on donne toute notre intelligence simplement pour le bénéfice d’une entreprise. Il me semble que je ne serai pas très heureux d’être simplement celui qui fait bien marcher une entreprise.

C’est une vision qui peut sembler abusive mais est ce qu’il y a vraiment une grande différence entre la pauvre jeune fille qui loue son sexe à la demi-heure pour le plaisir d’un client, et l’ingénieur polytechnicien de haut niveau qui loue son intelligence au mois pour le bénéfice d’une entreprise ? Ce n'est pas le même organe mais c’est la même attitude… Je n’ai pas envie d’être le polytechnicien qui réussit car cette réussite c'est une réussite économique, de façade qui ne correspond à rien.

L’important, c’est de laisser une trace en ayant été celui qui, dans la vie des autres, aura apporté quelque chose. Et la meilleure trace possible c’est de pouvoir dire à l’autre « tu m’as fait », et c’est toujours vrai.

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Publié dans reflexions

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